Nils Martin au séminaire « Les partis politiques musulmans : un vecteur de sécularisation ? »

Séculariser le soufisme dans le champ étatique : les Talibans et la construction d’une frontière sociale avec le salafisme

Nils Martin (EHESS) Et si le régime taliban contribuait malgré lui à la sécularisation du clergé afghan ? À travers la notion de sécularisation immanente, entendue comme le processus par lequel des logiques religieuses sont réorganisées et intégrées à des formes de pouvoir et de gouvernement relevant du monde social et politique, cette intervention propose d’apporter des clés de compréhension à ce phénomène apparemment paradoxal. Nous interrogerons plus précisément la place centrale occupée par certaines confréries soufies orthodoxes, telles que la Naqshbandiyya-Mujaddidiyya, dans la production de la norme religieuse, la définition des frontières symboliques du « nouvel Afghanistan » et l’implantation des politiques publiques talibanes. Nous verrons ainsi comment le soufisme est mobilisé moins pour répondre à des logiques strictement doctrinales que comme ressource de légitimation politique, de production d’une identité nationale islamique et de territorialisation du pouvoir. Il permet notamment aux Talibans de construire un « nous » cohérent face, d’une part, à un islam salafiste perçu comme arabe et étranger et, d’autre part, à certaines formes d’islam populaire condamnées comme innovations blâmables (bidʿa), à travers la mise en récit d’un « islam en danger » et de la « réislamisation » de la société afghane. Cette présentation sera également l’occasion de déconstruire certaines catégories orientalistes présentant le soufisme comme un islam intrinsèquement humaniste, apolitique et pacifiste.