Pierre-Jean Luizard & Zakaria Taha au séminaire « Les partis politiques musulmans : un vecteur de sécularisation ? »

Syrie, Irak :  quand la sécularisation se fait au service du confessionnalisme (1930-1990)

Séminaire Partis politiques musulmans et sécularisation GSRL, mardi 19 mai 2026, 14h, salle 5.067 et visio

Pierre-Jean Luizard (CNRS-GSRL) A partir de 1930, des partis politiques « modernes » remplacèrent progressivement en Irak les clientèles associées aux grandes familles arabes sunnites qui avaient dominé la vie parlementaire jusqu’alors. Ces partis étaient censés incarner l’espoir d’une réforme sociale et nationale susceptibles de résoudre les questions communautaires à l’origine des crises successives que subissait le pays. Le premier de ces partis fut le parti communiste irakien, sans nul doute le plus grand parti de masse que l’Irak ait jamais connu. Fondé en 1934 et bien que clandestin, son implantation en milieu chiite aboutit à l’assimiler à une version moderne du chiisme. En l’absence des dirigeants religieux, réduits au silence depuis leur exil vers l’Iran en 1924, le parti reprenait les symboles et les discours des religieux qui s’étaient opposés au mandat britannique avec son corollaire, le monopole du pouvoir réservé aux élites issues de la minorité arabe sunnite. Même les villes saintes chiites font alors figure de bastions communistes. Le coup d’Etat des frères Aref qui règnent sur l’Irak de 1963 à 1968 provoque la sunnitisation brutale d’un autre parti important : le Baas. Chaque parti « moderne » devient le porte-parole des visions communautaires opposées : chiites, kurdes et arabes sunnites. Ces partis créent leurs propres forces armées avant de prendre possession de l’armée officielle pour le Baas. Le réveil du mouvement religieux chiite, en réaction à la domination communiste, à partir des années 1980, va inaugurer une nouvelle phase, galvanisée par la révolution islamique en Iran voisin. Les illusions nationales disparaissent tout en posant la question : ne furent-elles qu’une parenthèse dans un contexte majoritairement communautaire ? Le processus de sécularisation, visible dans le Code de statut personnel progressiste de 1959, n’a-t-il pas transformé un mouvement religieux qui s’y était opposé ? Dans l’affirmative, quelles en sont les marqueurs ? Le confessionnalisme politique, inavoué, qui caractérise le système irakien, illustre un processus de sécularisation qui distingue nettement le mouvement religieux actuel du mouvement conduit par les grands ayatollahs des années 1910-1925. Les partis politiques islamistes chiites en sont le meilleur témoignage. Zakaria Taha (Université Grenoble-ILCEA4) Cette communication analyse les relations entre modernisation politique et recompositions confessionnelles en Syrie et en Irak. À partir du prisme du « communautarisme implicite », elle montre que les partis se réclamant de la modernité (nationalistes, socialistes, communistes ou laïques), n’ont pas nécessairement dépassé les appartenances confessionnelles, mais ont souvent contribué à leur recodification dans des logiques de pouvoir. La réflexion s’interroge ainsi sur la capacité réelle des partis modernes à neutraliser les clivages communautaires, ou, au contraire, à les recomposer sous des formes nouvelles. Le cas du parti Baath en Syrie (1963-2024) constitue un terrain d’analyse privilégié. Il met en évidence la manière dont des solidarités communautaires, souvent implicites, ont structuré des mécanismes d’ascension sociale, de clientélisme et de consolidation autoritaire, notamment à travers l’armée et l’appareil d’État. Les partis modernes apparaissent ainsi moins comme des instruments de dépassement du confessionnalisme que comme des espaces de sa politisation et de sa reconfiguration. L’analyse repose sur deux hypothèses principales : d’une part, les partis modernes ont favorisé l’intégration politique de groupes issus des périphéries sociales et géographiques ; d’autre part, dans un contexte de monopolisation autoritaire du pouvoir, les solidarités communautaires ont contribué à structurer durablement les logiques d’alliance et de légitimation. La communication s’appuie sur un corpus mêlant archives, documents partisans, discours officiels et sources numériques, mobilisés à travers une approche croisant analyse thématique et analyse du discours.