Hommage à Hervé Hasquin

C'est avec une profonde tristesse que nous vous informons du décès de notre cher collègue Hervé Hasquin (1942-2026), le 13 juillet 2026. La communauté du GSRL s'associe à la douleur de sa famille et de ses proches.
L'apport d'Hervé Hasquin
Par Jean Baubérot-Vincent (dans Religions et laïcités en France et en Belgique, Presses de l'ULB, 2026)
En 1996, dans le cadre de mon séminaire à l'EPHE, j'ai invité mon éminent collègue à donner une série de conférence sur l'histoire de la laïcité et de la morale laïque en Belgique? Restent fixées, dans ma mémoire, deux sources d'étonnement des étudiants qui ont suivi, avec passion, ses interventions.
D'abord, la façon dont le professeur Hasquin a parlé de la Révolution française comme ne constituant pas seulement un moment d'affranchissement mais aussi celui d'une occupation de sa contrée, occupation qui avait certes fait progresser la cause de la laïcité par l'instauration du mariage civil et du droit au divorce (qui contrairement à la France, ne fut pas aboli ensuite), mais qui avait été également une manifestation d'impérialisme, de domination. Certains propos, sans doute intentionnellement un peu provocants, créèrent une certaine stupéfaction dans l'auditoire !
Ensuite, la mention, par Hasquin, de faits importants advenus d'abord en Belgique puis s'étant répercutés en France quelques années plus tard : la création de la ligue de l'enseignement belge en 1864 ; la suppression de la référence obligatoire au "Grand Architecte de l'Univers" par le Grand Orient de Belgique dès le début de la décennie 1870 ; et, surtout, la laïcisation de l'école publique en 1879, trois ans avant la loi française.
Certes Hasquin ne cachait pas la vigueur immédiate de la réaction épiscopale et la défaite rapide de l'école laïque belge. Néanmoins, il en ressortait que Jules ferry et Ferdinand Buisson avaient, très vraisemblablement, tiré profit de cde qui se passait alors en Belgique pour mener leur propore politique scolaire. Pour la majorité des auditeurs persuadés, sans même en avoir conscience, que la fondation de l'école laique ne France avait été une créaton ex nihilo, ce fut une véritable révolution copernicienne. Ceux qui connaissent Hasquin savent, en outre, qu'il s'agit d'un excellent orateur, donnant beaucoup de relief à ses propos.
Hervé Hasquin avait déjà, au colloque de 1994, dégagé deux typologies de la laicité et de la regulation des cultes par les pouvoirs publics : la première concerne les rapports Etat-Eglises, la seconde a trait au financement des cultes. L'optique de la séparation comporte "deux variantes" : les Etats à "régime de 'séparation' " (France, Portugal) et, plus nombreux, les Etats "de type 'séparatiste' ", avec un "système d'indépendance réciproque" entre l'Etat et les Eglises, mais comportant des accords de plus ou moins grande coopération (Allemagne, Irlande, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Alsace et Moselle, Espagne, Italie). Ces différents Etats de l'Union européenne sont opposés aux trois Etats à "religion officielle" (la Grèce, le Danemark et le Royaume-Uni). Le financement des cultes peut "se ramener à trois modèles principaux", le système où il n'existe "aucun financement public" (France , Portugal, mais aussi Irlande, Pays-Bas, et également Royaume-Uni). Celui où existe un "impôt d'Eglise" (Allemagne, Italie, Espagne, Danemark) et, enfin, le système du "financement par l'Etat" (Belgique, Luxembourg, Alsace-Moselle, Grèce). On constate qu'il n'existe pas "nécessairement un lien logique" entre "les rapports qu'entretiennent l'Etat et les Eglises" et "les modes de financement des cultes".
Le second souvenir avec Hervé Hasquin se rapporte à 2005, l'année du centenaire de la loi française de séparation des Eglises et de l'Etat, où fut élaborée une "Déclaration internationale sur la laïcité au XXIe siècle". Hasquin n'en fut pas à l'origine, car l'idée en a jailli lors d'un colloque de l'Association internationale des sociologues de langue française, par une sorte de brainstorming entre la sociologue québécoise Micheline Milot, le politiste mexicain Roberto Blancarte et moi-même. Mais il en a été un des plus éminents signataires et nous lui avons demandé de présider la conférence de presse qui présenta ce texte au Sénat français, le 9 décembre 2005.
Hasquin avait le profil idéal pour exercer cette présidence, ayant conjugué des responsabilités universitaires - il avait été recteur de l'Université libre de Bruxelles - et des responsabilités politiques, comme ministre-président de la Communauté française de Belgique. Il commenta avec force la définition de la laïcité donnée par la Déclaration : "l'harmonisation, dans diverses conjonctures sociohistoriques et géopolitiques" de "trois principes" : "respect de la liberté de conscience et de sa pratique individuelle et collective ; autonomie du politique et de la société civileà l'égard des normes religieuses et philosophiques particulières ; non-discrimination direct ou indirecte envers les êtres humains". Il insista, devant des jounralistes peu habitués à entendre semblable discours, que la laïcité n'est "l'apanage d'aucune culture, d'aucune nation, d'aucun continent" et qu'elle constitue "un élément clé de la vie démocratique". Le propos me semble toujours à retenir.